«Nous devons nous battre» : Mémoires d’une volontaire en Haïti

* Le texte suivant fait partie des contributions au concours «Leonor Villaveces : souvenirs de volontariat» organisé au début de l’année 2021. Le 14 août, le sud-ouest du pays a été frappé par un séisme de magnitude 7,2. Rejoignez dès aujourd’hui notre campagne #HaitiSaleAdelante.

«C’était en mars 2020 à Port-au-Prince, sous un soleil radieux. Chacun vaquait à ses occupations, les enfants allaient à l’école, les gens se rendaient au bureau, les vendeuses occupaient le trottoir et les embouteillages. Ce n’est pas la première fois, d’ailleurs. Je suis arrivé chez moi, épuisée, ne rêvant que d’une chose : me reposer.

J’avais l’impression d’avoir été emmenée pour faire un discours pour lequel je ne trouvais pas les mots, comme un condamné sur son lit de mort, angoissé, lorsque la nouvelle a retenti : Haïti avait officiellement enregistré ses deux premiers cas de coronavirus. C’est comme si, sans la moindre attente, le monde s’était arrêté. Les écoles ne fonctionnent plus, les institutions ferment leurs portes. Tout s’est effondré en un clin d’œil.

Je peux imaginer à quel point tout le monde a eu peur en apprenant la nouvelle. La raison est simple : Haïti souffrait déjà de tous les maux. Je parle d’éducation, de santé, d’alimentation. Et maintenant COVID-19 vient nous déshabiller comme un nouveau-né. Nous allons tous mourir, me suis-je dit, comme ce personnage important du roman haïtien de Jacques Roumain «Gouverneurs de la rosée». Je dois m’adapter, me suis-je dit, comme Délira, le personnage du roman. Nous devons nous adapter, nous devons faire face.

Nous devons nous battre. Jusqu’à ce que nous ayons un continent où il n’y a plus d’enfants vivant dans la pauvreté, jusqu’à ce que nous éliminions la violence domestique dans les écoles et dans la société, jusqu’à ce que nous réduisions la faim, la malnutrition et le manque d’eau, jusqu’à ce que nous éliminions l’analphabétisme, l’expulsion des écoles et le faible niveau de vie, les revenus précaires et, finalement, la privation d’accès à la santé et aux installations sanitaires de base. Et, je le répète, nous devons nous battre, nous devons nous adapter.

Mais tu sais quoi ? Il y a encore une lueur d’espoir dans les tunnels. Cette lumière m’est apparue lorsque j’ai reçu un appel m’indiquant que je devais passer au bureau d’América Solidaria. C’était le grand jour.

Travailler avec des enfants, c’est se retrouver dans un monde où vos chemins sont parsemés de pétales et de roses. C’est un monde rempli de joie et de tout ce qui est beau. Je maudis les politiciens, qui par leurs politiques publiques influencent la vie de ces petits trésors innocents, les privant de tout. Je maudis aussi les violeurs qui ont volé mon enfance. Travailler avec des enfants est pour moi l’occasion de me racheter, en partageant mon expérience avec eux pour créer un monde meilleur.

Alors que 500.000 enfants n’ont pas accès à l’éducation de base en Haïti (MPCE, DNCRP, 2007 : 39) et voilà la COVID-19. Je le répète, nous avons dû et nous devons nous battre, nous adapter. Je me suis dit que ça n’allait pas arriver d’un coup. Ce serait difficile pour tout le monde et surtout pour les enfants. Quand ils sont petits, c’est un grand choc. Pendant les trois premiers mois, j’ai vécu entre l’amertume et la joie. J’ai dû allier patience et douceur pour ramener les enfants qui me semblaient un peu perdus. Comme s’ils s’étaient échappés dans un monde qui n’est plus le nôtre.  Mais une chose est sûre, la COVID-19 n’est pas le seul élément de l’ensemble.

Il n’y a aucun doute, on ne peut pas parler d’une épidémie de coronavirus en Haïti. Comparé à certains pays comme la France, le Canada, les États-Unis, en Haïti nous sommes loin d’avoir autant de décès. De plus, nous n’avons pris aucune précaution pour nous protéger comme nous le devrions. Il suffit de regarder notre mode de vie, les transports et certaines écoles pour voir qu’il était impossible de ne pas compter autant de morts que dans d’autres pays. Malheureusement, nous ne pouvons pas expliquer cette situation de manière rationnelle et objective. Certains disent que c’est un miracle ou que c’est la grâce de Dieu.

Si c’est vrai que quand on parle de coronavirus, on a moins peur, il est difficile de rester calme et serein face au nouveau virus que connaît le pays : le kidnapping. La peur nous suit chaque jour et la mort nous rattrape à chaque instant. Et cette situation est bien pire que le virus. Personne ne peut protéger personne.

Chaque jour, nous sommes perturbés par les nouvelles : un ami, un étudiant, un enseignant, un pasteur, une mère, un enfant, un père, une fille, etc. Personne, aucune institution n’est épargnée. Notre vie quotidienne est pleine de douleur et je ne peux pas imaginer comment un enfant peut vivre une telle situation. Ils ont tellement peur. Il ne faut pas être un spécialiste pour voir que les enfants ne veulent plus apprendre. Ils sont dans un autre endroit, comme dans un autre monde.

Ce nouveau phénomène, le kidnapping, est bien plus dangereux que le virus. Elle touche tous les niveaux de la société. Personne n’est épargné, pas même les enfants. Elle ronge la société. En tant que volontaire local, il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de la peur et de la démotivation pour se rendre compte que les enfants ne sont pas motivés. En tout cas, ce phénomène n’est un secret pour personne. C’est ce que disent les nouvelles. A la radio, sur les réseaux sociaux, dans les journaux et à la télévision, on a tendance à dire que notre coronavirus fait du kidnapping. En fait, il semble que ce soit la seule question qui compte avant toutes les autres.

Les enfants ont plus que jamais besoin de nous. N’oubliez pas que nous vivons dans une société sous-développée et que la plupart des parents ne sont pas impliqués dans les activités scolaires de leurs enfants. Ces derniers sont incompris, d’abord par leurs parents, puis par l’environnement et parfois même par leurs enseignants. Heureusement, les bénévoles sont là pour les aider, pour briser leur monde, pour les aider à l’exprimer. Espérons toutefois que demain sera meilleur.

Nous sommes en 2021. Cela peut ne rien signifier pour certaines personnes. Si nous regardons notre vie quotidienne et si nous voulons être raisonnables, nous ne pouvons même pas oser penser que l’année sera bonne pour qui que ce soit. Nous voulons espérer parce que chaque nouvelle année nous rappelle combien nous sommes forts en tant que peuple, nous rappelle notre fierté, nous rappelle notre liberté. Cette liberté est aussi la liberté des enfants d’avoir une vie paisible, une vie pleine de bonheur et de joie.

C’est une belle expérience que d’entrer dans le monde des enfants et de le partager avec eux. C’est merveilleux et rien ne peut gâcher ce bonheur. Il est vrai que le monde extérieur peut être effrayant, mais avec les enfants, c’est comme si nous étions protégés de tout : 2021 fois plus motivant pour les enfants et avec les enfants».

 

Amédie Athalie Lindor

Volontaire local pour la Mission 2020 d’America Solidaria Haïti.

 

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